Plus le langage est pauvre, moins la pensée existe.

Gare aux dangers de la simplification et du polissage !

Pas de pensée sans mots, pas d’esprit critique sans variétés de choix.

L’appauvrissement de la langue française est réel. Moins de mots et moins de verbes conjugués implique moins de capacité à exprimer des émotions et moins de possibilités d’élaboration d’une pensée. Plus le langage est pauvre, plus la pensée disparaît. La disparition progressive des temps (subjonctif, passé simple, imparfait, formes composées du futur, participe passé, etc.) donne lieu à une pensée au présent, limitée à l’instant, incapable de projections dans le temps. La généralisation du tutoiement, la disparition des majuscules et de la ponctuation sont autant de coups mortels portés à la subtilité de l’expression. En tant que rédactrice, je me sens touchée.

Débusquer les fossoyeurs.

“Ceux qui expliquent à longueur de temps qu’il faut simplifier l’orthographe, purger la langue, abolir les genres, les temps, les nuances, tout ce qui crée de la complexité sont les fossoyeurs de l’esprit humain. » Nous utilisons les mots pour établir un lien subtil et unique avec autrui. Si l’exactitude du mot n’est pas, alors la pensée est approximative et la communication biaisée. N’est-ce pas Freud qui écrivit ? : « Si vous cédez sur les mots, vous cédez sur les choses. » Des études ont aussi montré qu’une partie de la violence dans notre société provient de l’incapacité à mettre des mots sur les émotions. L’enjeu de sauver la variété des mots et des temps conjugués est de taille ! La responsabilité du mot est aussi politique.

Il faut comprendre que chaque langue est une façon différente de voir et de comprendre le monde et les mots sont là pour la servir. L’appauvrissement de la langue induit alors une perte de sa propre identité, et de ses valeurs. Le sens d’un mot, d’une phrase, n’est pas dans la définition du dictionnaire, mais dans le choix des mots, leurs agencements, leurs rythmes, leurs silences, le changement qu’ils introduisent dans une situation par le seul fait d’émettre. Richelieu fonda l’Académie Française pour « donner à l’unité du royaume une langue et un style qui la symbolisent et la cimentent. La principale fonction de l’Académie sera de travailler à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. ». La singularité est de mise. 

Les anglicismes menacent notre langue, et « pas que ».

La langue anglaise qui menace de nombreuses langues, dont la nôtre, n’est pas celle de Shakespeare, mais plutôt celle de Wall Street, celle du commerce, des affaires, des média, d’Internet et de la technologie. Je suis curieuse de connaître la variété de mots que contient le langage ChatGPT ! Il ne s’agit pas d’y renoncer, mais de nuancer son utilisation en tant que coéquipier. Les langues de vaste diffusion mondiale dictent à tous les peuples la manière dont il convient de vivre et de penser. Comme le remarque le linguiste Claude Hagère : « La pression de certaines langues est redoutable. Dans le cas particulier de l‘anglais, nous avons affaire à quelque chose qui est lié non seulement à la suprématie économique des Etats-Unis, mais aussi à celle d‘autres pays anglophones industrialisés, comme l’Angleterre, l’ouest du Canada et l’Australie. C’est parce que ces pays sont riches et puissants que la pression de leur langue est immense. Ce n’est pas celle d’une langue en soi, innocente par nature, c’est celle de la langue de pays dominants et qui ont toutes les raisons de maintenir cette pression de façon constante » (Hagère, 2011, p. 33).

Les mots ont le pouvoir qu’on leur donne. 

Dans l’espace démocratique, il me semble que la parole a perdu de sa dignité. Certains exemples, notamment sur notre scène politique française, sont affligeants, pour ne pas dire choquants et inadmissibles ! Cette dévalorisation et vulgarisation continue de la parole, s‘est réalisée au profit de sa composante la plus technique, instrumentale et numérique : l’information. Il semble que les médias en général et qu’Internet en particulier ont une forte influence pour qu’une simplification du langage, et donc de la pensée, s’insinue à grande échelle. Faut-il évoquer 1984 de Georges Orwell qui montre comment les régimes totalitaires “ ont toujours entravé la pensée, par une réduction du nombre de mots et du sens des mots” ? 

Dans certains milieux, tels que la politique, la publicité et le journalisme, certaines “élites” ont, plus souvent que de raison, recours aux anglicismes ou à des termes déviés de leurs véritables sens. Or, cette domination fait peser sur elle un risque plus grave encore : voir une « langue unique » déboucher sur une « pensée unique » obsédée par l’argent et le consumérisme, au détriment des régles qui font sens et donnent sens . La domination des approximations, des fautes, des anglicismes devient une menace. Et cette menace ne concerne pas seulement la langue, mais aussi la pensée dans sa totalité, puisque les deux sont intimement liés. 

Les mots symbolisent notre identité.

Il faut valoriser les penseurs que nous sommes tous plus ou moins ! N’oublions pas que la langue renvoie à une identité, donc penser dans une langue n’est pas la même chose que penser dans une autre, même s’il existe des similitudes et des références communes. Il faut bien comprendre que la langue française, grâce à son immense variété de mots et ses règles subtiles, désigne et structure la pensée d’un individu. Certains croient qu’on peut promouvoir une pensée française en anglais : ils ont en partie tort. Une langue constitue aussi une manière de penser, une façon de voir le monde, une culture.

S’il vous plaît, Chers parents et Chers enseignants, vous qui êtes les passeurs d’une Humanité, enseignez et pratiquez la langue dans ses formes les plus variées, même si elle vous semble parfois compliquée ! Donnez l’amour des mots à nos enfants et à vos élèves en les ouvrant à ce monde fantastique et infiniment puissant, à la fois capable de construire leur imaginaire, mais aussi leur réalité. C’est un puissant sésame pour savoir-être, savoir-dire, et savoir-faire. Et Chers Tous, faisons de même et restons vigilants.

Parce que dans la richesse des mots, se trouve la Liberté.

Ressources

Borer, A. (2014a). De quel amour blessée. Réflexions sur la langue française, Paris, Gallimard.

De Visscher, P. (1966-1967). Vers une psychologie socio-culturelle du langage, Le Langage et l’Homme, 2, 3, 4.

Hagège, C. (2012a). Contre la pensée unique, Paris, Odile Jacob.