La gaieté est un art de vivre !

Pour compenser la noirceur de mon précédent article sur la manipulation sémantique, voici un entretien avec la philosophe Rachel Rajalu, auteure du livre La gaieté, « cette humeur légère, mais pas naïve, offrant toujours des perspectives de rebond. La gaieté est un art de vivre que l’on gagne à cultiver. »

Pour quelles raisons vous êtes-vous penchée sur la gaieté ?

D’abord parce que la gaieté a été traitée de manière marginale par les philosophes. C’est un impensé.

La période actuelle n’a-t-elle pas joué ?

Bien sûr. Nous traversons une période de transition inquiétante : exacerbation des rapports de domination (économiques, sociaux, de genre), impasses écologiques, montée des fascismes, guerres. La gaieté n’est pas un remède à tous les maux. Mais, en l’activant, elle permet d’offrir des espaces de respiration, de puissance d’action et d’espoir. Cet essai trouve aussi des origines plus personnelles. J’ai fait face à des disparitions brutales d’êtres chers. Mes parents, mes deux frères. J’ai traversé ces deuils avec une pulsion de vie qui m’a toujours animée, qui s’incarne dans une gaieté tenace. Cette gaieté, je la dois à ma mère. Je voulais lui rendre hommage. 

Comment définir la gaieté ?

Ce n’est pas simple, car elle prend des figures très différentes selon les circonstances. Globalement, on peut dire que la gaieté est une attitude existentielle qui aborde les choses de la vie positivement, avec curiosité, ouverture, amusement, plaisir et volupté. Elle incarne une puissance de vie incroyable, capable de désamorcer des situations de vie critiques, offrant toujours des perspectives de rebond.

Peut-on vraiment décider d’être gai ?

Non. Nous sommes parfois confrontés à des situations si douloureuses et si inextricables qu’elle ne peut pas vraiment s’y exprimer. Pourtant, dans la mesure où elle reste une disposition, la gaieté peut être activée et cultivée. Personne n’est définitivement condamné au malheur.

Comment l’activer ?

En se laissant surprendre. En l’accueillant quand elle surgit. Il faut savoir la provoquer, même dans des occasions apparemment insignifiantes et dérisoires. Il s’agit de s’appliquer à la pratiquer régulièrement.

Quels sont ses ingrédients ?

La gaieté est un mélange de confiance joyeuse dans l’existence, de courage, d’audace et de plasticité face à l’adversité. Elle contient une part d’intrépidité. Elle permet d’avancer malgré la peur et le danger. Elle est aussi indécente et inconvenante. En somme, la gaieté est animée par la conscience d’une capacité à agir sur nous-mêmes et sur les événements.

N’est-elle pas un peu futile, naïve, artificielle ?

Elle peut l’être, par exemple quand elle vise à séduire ou à s’attirer les faveurs d’autrui. La gaieté qui m’intéresse est celle qui est définie dans l’ « Encyclopédie philosophique » de Diderot et d’Alembert, où elle est associée à la raison, à la vertu et à la volupté. Cette gaieté n’est ni déni, ni bêtise, ni médiocrité. Elle n’est pas indifférente au malheur, aux blessures. Elle se manifeste au contraire dans la conscience d’une réelle marge de manœuvre au cœur des épreuves que nous traversons.

Vous dites que la gaieté a « un effet de contamination ». C’est-à-dire ?

La fréquentation d’une personne délicatement gaie change notre humeur. Ce pouvoir de contamination devrait être exploité pour rendre nos rapports plus tendres, plus doux, plus humains. Il suffirait d’injecter quelques gestes de gaieté quotidiennement dans le tissu social. Si nous peinons à le faire, c’est peut-être parce que notre société est aujourd’hui trop rongée par le ressentiment, la peur et la méfiance.

La gaieté crée des liens ?

Oui, elle facilite la rencontre. Les liens faibles (le bavardage) et les liens forts (l’amitié et l’amour). La gaieté intensifie nos relations, comme elle les renouvelle. Elle infuse de la surprise, de la fantaisie dans nos liens. Elle aide à surmonter les désaccords en usant de la distance, de la dérision. La gaieté nous détourne également de notre ego, de nos penchants narcissiques.

En quoi est-elle subversive ?

Cultiver la gaieté est une manière de résister, et, en cela, c’est une force politique. Le personnage de Figaro (« La folle journée ou le mariage de Figaro ») de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais   incarne à merveille cette indécence. Il est doté d’une vivacité incroyable par laquelle il parvient à déjouer les rapports de domination, sans passer par la violence. 

La gaieté n’est-elle pas incompatible avec la mort ?

Peut-être. Mais, en réalité, nous sommes nombreux à avoir partagé des moments gais avec une personne mourante. Puis, quand la personne s’est éteinte, une fois que la douleur extrême est passée, que l’on s’est résolu à perdre, on peut réinventer un lien avec la personne décédée sous le signe de la gaieté. À chacun de trouver sa manière pour continuer de vivre avec ses morts.

Au fond, la gaieté, c’est un art de vivre ?

Oui, c’est ce que suggère Friedrich Nietzsche. La gaieté s’exprime à travers un « gai savoir », une façon d’aborder l’existence comme une aventure, un parcours d’apprentissage. Emprunter ce mode de vie permet d’atteindre ce qu’il appelle la « grande santé ». Cela n’élude pas les déconvenues, les moments de déception, de douleur. On les traverse et cela fait partie du chemin. Une attitude gaie dans l’existence nous place dans une curiosité de tous les instants et dans une dynamique de transformation sans fin.

Source : Rachel Rajalu publie« La gaieté » aux Presses universitaires de Rennes.